La bague


Comme promis, voilà une petite nouvelle tirée de la vraie vie… En espérant que vous passerez un bon moment en la lisant. Merci à vous !

La bague de fiançailles oubliée

Les années passant, de peur de les oublier, j’ai souvent été prise par l’envie de fixer sur le papier, des souvenirs du passé. Mais comment oublier cette journée terrible et risible à la fois d’un mois de février 1972, durant le passage du cyclone Wendy sur la Nouvelle-Calédonie.

Ce jour là, il pleuvait des trombes et cela faisait déjà quelques jours que cela durait avec pour résultat des rivières et des creeks qui débordaient de leur lit.

Nous habitions avec mes parents précisément au lotissement Bernut, à la Dumbéa, sur un terrain partiellement inondable lorsque la météo nous jouait des tours. Combien de fois avions-nous vu monter dangereusement l’eau boueuse, à l’assaut de l’estrade en bois où s’élevait la maison « Ballande » que nous habitions.

Plutôt qu’une maison, imaginez une baraque en tôles ondulées, maintenue avec des vis. Ces maisons se vendaient comme des petits pains en cette période de crise du logement et pour les gens désargentés dont nous faisions parti.

L’habitation comprenait quand même trois chambres et comme nous étions six à la maison, nous avions donc à notre disposition une chambre pour deux, éclairée le jour par des vitres persiennées et le soir, grâce à un groupe électrogène passablement poussif.

Nous avions donc une certaine habitude des inondations et invariablement, nous tentions de sauver à peu près tous les deux ans, tout ce que nous pouvions, en montant les meubles et le linge, nos biens les plus précieux, les uns sur les autres, en haut de nos lits superposés.

Le météorologiste à la radio avait annoncé le passage d’un cyclone du joli nom de « Wendy » et nous commencions à en ressentir les effets. Les bourrasques faisaient trembler les murs en tôles heureusement arrimés solidement au sol par des câbles en acier. Pendant que la maison chancelait et gémissait durement, nos parents prirent la décision de l’abandonner comme on abandonne un navire qui coule. L’eau montait et atteignait déjà la limite des lits du bas. Nous étions toutes en maillot de bain et pataugions lamentablement dans une eau marron et peu rassurante. À intervalle, perché sur le meuble le plus haut, notre chat miaulait et léchait ses poils mouillés d’un air exaspéré.

Toute la famille sortit sous les giclées de la pluie et du vent. Nous avions pris la décision de nous réfugier chez nos plus proches voisins, dont la maison située à cinq cents mètres, était, grand luxe, sur pilotis. Pour cela, nous devions traverser un champs recouvert d’eau, avec les inévitables obstacles que l’on pouvait rencontrer sur notre chemin : poutres oubliées, planches cassées, parpaing en miette, rouleau de grillage abandonnés, et j’en passe…

C’est ce jour là que je vis tourbillonner en l’air, une tôle qui s’était détachée d’un toit, et qui, heureusement pour nous, passa bien au-dessus de nos têtes et s’encastra entre deux branches d’arbres. Elle y resta d’ailleurs bien longtemps après le cyclone et mon père pût raconter à l’envie qu’il avait vu une tôle voler.

Alors que nous étions à mi-chemin de notre futur refuge, ma plus grande sœur qui me précédait, s’arrêta net au beau milieu de la tourmente au lieu de se dépêcher. Le reste de la famille avait pris de l’avance et était presque arrivé. En forçant la voix pour me faire entendre, je lui demandai ce qu’elle avait. Je voyais à son visage qu’elle semblait hésiter :
– J’ai oublié ma bague de fiançailles, me dit-elle avec panique.
Je la regardais interloquée.
– Et alors ?
– Il faut que je retourne la chercher, fit-elle en faisant demi-tour.
– Mais tu es folle, criais-je en essayant de la retenir.
Elle savait que nous étions en danger sous ce vent et dans le courant de l’eau, mais le souci de sa bague fut plus fort. Elle venait de se fiancer la semaine précédente et sa bague était ce à quoi elle tenait le plus. Elle répartit vers la maison. Je la suivis avec hésitation. Je n’avais qu’une envie, me mettre à l’abri et au sec, mais je ne pouvais pas la laisser y aller toute seule.

Nous retournâmes sur nos pas et je l’attendis près de l’estrade en bois, pendant qu’elle récupérait sa bague dans sa chambre. Quand enfin elle revint, ce qui me parut une éternité, je ne pus me retenir :
– Elle ne se serait pas envolée, tu sais !
– Je le sais, me répondit-elle, mais je n’aurai pas été tranquille en y pensant.

Nous repartîmes et traversâmes le champs à toute vitesse, rattrapant nos parents et nos frangines en haut des escaliers des voisins qui nous accueillirent gentiment avec des serviettes de bains pour nous sécher.

Bien plus tard, cet épisode resta une de nos anecdotes familiales préférées et nous ne manquions pas de nous moquer de notre sœur qui avait risquée sa vie pour une bague.
– Oui, mais ma bague de fiançailles tout de même, martelait-elle têtue.

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4 réflexions sur “La bague

  1. Bonjour Nicole…. j’ai eu envie de lire le récit de « la bague »… pas déçue. Et cela m’a rappelé que vous avez passez une partie de votre vie aux Etats-Unis… En parles tu dans d’autre récit ? Je vais ‘trénasser’ un peu sur ton blog…. Bisous. Véro

  2. coucou Pommeliane,
    J’ai lu le récit de la bague avec grand plaisir et pris la mesure d’une autre réalité.
    Au travers de tes mots je me suis souvenue de mon angoisse lors du cyclone de février ou mars 2003 alors que nous venions tout juste d’arriver en Nouvelle Calédonie.
    Nos conditions étaient bien meilleures que les tiennes dans l’histoire de la bague mais ton récit m’a remis en mémoire ces images de branches d’arbre et de tôles volantes et je me suis revue balai à la main essayant de repousser l’eau de pluie qui envahissait le garage…………..
    Que de souvenirs!

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