COMMENT APPRECIER LES QUALITES LITTERAIRES D’UN MANUSCRIT ?


Je vous livre là un article de l’excellent Mr. Louis Timbal Duclaux, extrait du magazine Ecrire, que je consulte souvent pour m’améliorer 🙂

 

Est-ce que tout texte est un texte littéraire ?

Je ne le pense pas car certains essais peuvent avoir une valeur littéraire, et des romans sentimentaux, aucune.

On ne peut pas dire que tout ceux qui écrivent sont écrivain. Pour qu’un texte devienne littéraire, il faut qu’il réponde à trois conditions :

L’écrivain doit effectuer un travail sur le langage lui-même ;

Il faut qu’il ménage une place au lecteur ;

Et enfin il faut qu’il cherche moins à rendre compte de la réalité des choses, que de la vérité des êtres.

Ces trois principes doivent guider le travail tant des critiques que de l’apprenti écrivain.

TOUT ROMAN N’EST PAS LITTÉRAIRE

‘Pour le sens commun, un roman, « c’est de la littérature » tandis qu’un essai n’en serait pas. La réflexion nous montre qu’il n’en est rien puisque nous admettons qu’un « roman de gare » n’est pas de la vraie littérature, tandis que La guerre des Gaules de César, bien que classé dans la catégorie « histoire », constitue une oeuvre littéraire authentique de l’Antiquité.

De plus, quand nous lisons dans les journaux les comptes rendus critiques des nouvelles parutions de livres de fiction, nous constatons que le travail principal de ces critiques est de dire si ces livres sont, ou non, vraiment des oeuvres littéraires.

Cette question est centrale pour l’apprenti écrivain présentant un manuscrit à un critique ou à un éditeur, qui jugera des fameuses « qualités littéraires » qu’il recherche pour publier.

Ainsi, qu’il s’agisse de l’éditeur, du critique, ou même, en bout de chaîne, du lecteur lui-même, une question centrale revient toujours :

Qu’est-ce que la littérature ?

Quels sont ses critères ?

Ou, pour parler plus savant, qu’est-ce que la « littérature » ?

TROIS CRITÈRES CONVERGENT :

Il n’y a pas un seul critère du fait littéraire, mais au moins trois associés. Cette distinction nous permettra d’expliquer ensuite certaines divergences entre des appréciations de critiques, plus sensibles à l’un plutôt qu’à l’autre.

Dans l’ordre, ces trois critères sont les suivants :

1. L’auteur ne se contente pas d’utiliser le langage, il le travaille de l’intérieur pour créer de nouveaux effets de sens à partir d’un matériau ancien, le langage dont il a hérité (il joue avec les mots, il invente, il crée !)

2. L’auteur est capable de faire pénétrer le lecteur « à l’intérieur » de son histoire, qu’elle soit réelle ou de fiction ( le lecteur s’identifie énormément).

3. L’auteur, enfin, s’attache moins à la réalité du monde extérieur, qu’à la vérité du (de son) monde intérieur.

Comme on verra, ces trois critères, commodes à séparer dans l’analyse, convergent plus ou moins fortement dans toute oeuvre littéraire authentique.

1. Un travail « poétique » sur le langage

Dans la vie courante, nous utilisons le langage pour communiquer des informations utiles. Notre langue (le français) est utilisée comme un simple code. Nous encodons nos pensées en mots, comme un informaticien encode des chiffres en langage binaire. Les mots existent, nous les choisissons et les ordonnons pour produire le sens voulu. C’est un simple travail d’application comme le mathématicien applique une formule déjà connue. Avec les progrès actuels, un tel résultat pourrait être, à la limite, pris en charge par un ordinateur voué à la traduction automatique.

Nous savons que l’écriture littéraire est plus travaillée que cette écriture simplement fonctionnelle. Les mots y sont choisis dans un registre plus large : non seulement, en fonction de leur dénotation (leur pouvoir de désigner le réel), mais encore leur « aura » de connotations, leur pouvoir d’évocation. Les phrases ne se déroulent plus dans l’ordre canonique (sujet-verbe-complément), mais sont diversement tournés, en fonction d’un effet escompté sur le lecteur.

Un exemple de ce travail peut être aperçu chez Flaubert. D’une part il s’astreignait à ne jamais employer le même mot dans la même page.

D’autre part, il ne voulait pas que deux phrases successives aient la même tournure. Enfin, dans son « gueuloir », il lisait son texte à haute voix pour en déceler les imperfections à l’oreille.

Même si tous les auteurs ne sont pas aussi exigeants, tout le monde a bien conscience que le principe demeure : un texte littéraire se reconnaît par son travail sur le langage. Et même les débutants ne s’y trompent pas : le premier réflexe des participants à des ateliers d’écriture est de soigner leur langage, même si c’est parfois de manière malhabile ou trop ostentatoire, par l’emploi de mots inutilement recherchés.

2. Le lecteur « Pénètre » dans le texte de fiction

Mais ce premier critère n’est guère suffisant. Car il en faut bien vite un second. Ce dernier touche moins au détail des mots et des phrases qu’à l’agencement général du texte : son plan et sa structure narrative.

Même sans jamais avoir fait d’études littéraires, n’importe quel lecteur est sensible à ce phénomène. S’il veut critiquer un roman, il dira à peu près ceci : « J’ai voulu entrer dans l’histoire, mais je n’y suis pas arrivé », « je suis resté en dehors de cette histoire », « je ne suis pas arrivé à m’intéresser à l’intrigue », « Au bout de quelques chapitres, j’ai abandonné »…. etc.

A l’inverse, pour dire son plaisir, il dira : « Une fois plongé dans l’histoire, j’ai dévoré le livre jusqu’à la fin », « En lisant, j’ai cru revivre les aventures du roman », « Je me suis identifié aux personnages :

J‘avais l’impression de les comprendre de l’intérieur », « Pendant ma lecture, j’ai cru vivre dans un autre monde, à une autre époque… » Je ne voyais plus le temps passer .. J’ai lu jusqu’à 3 heures du matin, tellement j’étais pris par l’histoire », etc.

Comment un bon auteur s’y prend-il pour créer un monde et faire « Pénétrer son lecteur à l’intérieur ? C’est un problème complexe qui tient au moins à trois facteurs essentiels :

Les personnages. Le lecteur s’identifie plus ou moins aux personnages et particulièrement au héros. Il les « habite » de l’intérieur. (c’est exactement ça !)

– La structure narrative. Le lecteur est pris par une suite d’événements qu’il est amené à vivre de manière accélérée, avec rebondissements et coups de théâtre palpitants.

– La narration et la focalisation. Cette histoire est racontée d’un point de vue tel qui la rende intéressante.

Ainsi, en combinant ces éléments, l’auteur avisé crée-t-il une « structure d’attente » dans laquelle le lecteur pourra facilement s’investir. Loin d’être « passif « , ce lecteur deviendra « actif « , il deviendra un co-producteur de l’œuvre.

L’ « Essai » d’Umberto Eco, « Lector in fabula » (Grasset), est tout entier consacré à ce problème. Dans quelle mesure l’auteur peut-il s’arranger pour placer son lecteur, non plus en lisière, mais au centre même de son oeuvre ? Dans quelle mesure ce sera le lecteur lui-même qui sera amené à construire l’œuvre désormais non plus « close », mais « ouverte » ? (et qui résoudra l’énigme, si énigme il y’a !)

Le but de l’activité littéraire, c’est de cerner la Vérité intérieure des êtres.

Le même phénomène se retrouve en peinture. Certains grands peintres ont le don de nous placer mentalement « dans » le tableau (et non plus devant). Ce champ d’étude s’appelle l’esthétique de la réception et il existe une école contemporaine qui s’y est consacrée : l’Ecole de Constance (Allemagne). Avec deux grands auteurs : H.R. Jauss : Pour une esthétique de la réception (Gallimard, 1978), et Iser, l’acte de lecture (Mardaga, 1985). Alors que l’école structuraliste française s’intéressait au texte même à travers ses structures immanentes, cette école allemande déplace son objet d’étude sur le destinataire du texte : le lecteur lui-même. Un universitaire français, Vincent Jouve, se situe dans cette ligne, avec son excellent essai : « L’effet-personnage dans le roman » (PUF, coll. Ecriture, 1992). De même Michel Picard, avec « La lecture comme jeu » et « Lire le temps » (aux éd. de Minuit).

Tous ces auteurs s’intéressent donc à « la place du lecteur dans le récit ». Problème décisif pour un auteur qui veut « attirer » dans son texte un maximum de lecteurs. Et qui, à chaque fois, peut réussir ou échouer.

Mais il ne suffit pas qu’un auteur ait du style et sache construire son histoire pour capter l’attention de son lecteur. Il faut en outre qu’il sache le toucher et l’émouvoir en profondeur.

3. Un « message » de vérité intérieure vécue

De la qualité de la « forme » du texte, nous sommes passés, ainsi, insensiblement, à son « fond », c’est-à-dire au « message » implicite qu’il véhicule, à la vision du sens de la vie que nous propose l’auteur.

C’est ici que s’établit le grand partage entre les sciences et les lettres. Le but de l’activité scientifique est de rendre compte de la réalité des choses, de connaître les causes des phénomènes. A l’opposé, le but de l’activité littéraire, c’est de cerner la vérité intérieure des êtres. Si la science doit être fidèle au principe de réalité, les belles-lettres doivent servir le principe de vérité. Même si aujourd’hui les sciences humaines se sont développées, et si elles ont leur utilité, elles n’ont pas aboli la valeur des arts et lettres qui opèrent sur un autre plan. Car le savant généralise et l’artiste particularise. Alors que le sociologue Durkheim étudie le suicide (en général et sur des milliers de cas), Flaubert, dans Madame Bovary, ne s’intéresse qu’à un seul suicide, mais nous le fait vivre de l’intérieur. Avec une intensité et une vérité bouleversante, tellement bien qu’à travers un seul suicide, on a l’impression de les connaître tous.

Alors que sciences et techniques nous assurent sans cesse plus de maîtrise sur le monde extérieur, les arts et lettres sont un outil de connaissance du monde intérieur. Sciences et techniques banalisent le monde en le rendant plus prévisible, mais par là aussi, moins intéressant. Les arts et lettres, à l’inverse, nous rappellent le caractère imprévisible du monde, en nous révélant des points de vue nouveaux. Un bon roman nous enrichit autant (sinon plus) que la connaissance d’une loi mathématique ou physique.

Sans renier les deux premiers facteurs, ce troisième facteur les accomplit et les couronne : en donnant un sens profond à l’œuvre de fiction, qui, selon le mot de Cocteau, « est un mensonge qui dit la vérité ». Mensonge parce que fiction, mais vérité parce que son but est de dévoiler des aspects inaperçus de la condition humaine.

4. Synthèse : la valeur d’une fiction Nous pouvons ainsi revenir à notre question première : quelle est la valeur littéraire d’une oeuvre de fiction en général, et de tel manuscrit en particulier ?

Les participants aux ateliers d’écriture en sont souvent au premier stade : celui du travail des mots. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante, loin de là. Bien pire : une attention trop étroitement focalisée sur le choix de mots recherchés, peut les distraire de la recherche des deux autres qualités. Après tout, des auteurs comme Stendhal- ou Balzac, pourtant très célèbres, ne sont pas d’excellents stylistes. Les spécialistes ont pu relever chez eux bien des négligences de détail: mots impropres, manque d’euphonie, phrases un peu lourdement ou curieusement tournées… Il n’empêche: ils emportent la conviction du lecteur par leurs autres capacités. En particulier, celles de nous faire pénétrer dans leur monde romanesque et de nous dévoiler des aspects profonds de la condition humaine.

Travailler uniquement sur le choix des adjectifs n’a jamais fait un écrivain. Beaucoup s’ingénient au contraire à les barrer pour épurer leur style…

Quand un éditeur, qui reçoit 10 manuscrits par jour, commence à les lire, c’est le style qu’il regarde. Il lui suffit de parcourir quelques lignes pour s’en rendre compte, et éliminer déjà des manuscrits.

Mais s’il est suffisamment pris par le récit, si l’histoire l’intéresse, s’il est tenté de connaître la suite, il aborde alors le deuxième critère : la capacité de l’auteur à capter l’attention de son lecteur à le faire « entrer » dans son histoire.

Et s’il lit jusqu’au bout et en retire une forte impression de vérité, sans doute gardera-t-il à part le manuscrit pour la sélection finale, en demandant l’avis d’autres personnes.

Dans certains cas, il peut trouver le manuscrit faible sous certains aspects, mais suffisamment intéressant pour demander à l’auteur de le modifier. Mais cela demande du temps et de l’argent, et tous n’ont pas les moyens de le faire. Car s’il est facile de corriger ici et là quelques phrases, il est beaucoup plus difficile de reprendre la « charpente » même de l’œuvre. Il est plus aisé de repeindre les cloisons que de modifier les murs porteurs…

Si vous savez « charpenter » un récit, vous avez franchi le deuxième obstacle et écrit un roman « d’évasion », comme il en existe tant.

Ce n’est qu’avec la maturité qu’en général, on est capable d’atteindre le troisième stade, celui du livre profond », dont on se souvient.

En enseignant l’art de la dissertation, mon professeur de philosophie disait : « Au minimum, soyez clair, pour qu’on n’ait pas trop de mal à vous lire. Ensuite, si possible, soyez intéressant, pour maintenir l’attention du lecteur. Enfin, si c’est encore possible, soyez pénétrant ». C’est un excellent résumé, et un bon programme.

 

6 réflexions sur “COMMENT APPRECIER LES QUALITES LITTERAIRES D’UN MANUSCRIT ?

  1. Eh bien moi, j’ai une aventure peu commune à raconter.

    En 2007, j’ai envoyé un manuscrit au comité de lecture de nombreuses maisons d’édition.
    Je n’ai reçu que des refus ; un certain nombre d’éditeurs n’ont tout simplement pas répondu à cet envoi, parmi lesquels “Les Éditions du Bord-de-l’Eau”, sises dans le sud-ouest de la France.
    Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, quelque temps après, sur le blog de cet éditeur, un éloge de mon manuscrit par le directeur de la maison, M. Dominique-Emmanuel Blanchard :

    « J’ai noté que ça arrivait souvent comme ça : après des semaines d’indigences littéraires surgissent, deux, trois manuscrits qui m’enchantent.
    Hier c’était “Malateste”, aujourd’hui c’est “Apostrophe aux contemporains de ma mort”.
    Que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’une œuvre réjouissante malgré son titre. À commencer par son style.
    L’ai-je assez déplorée cette pauvreté du style dans ce qui tombe dans la boîte postale et sur les messageries de BDL !
    Et voilà que coup sur coup le style renaît, ne cesse de renaître de ses cendres (je vous épargnerai le cliché du Phénix, enfin, presque).
    Voulez-vous un exemple de ce fameux style dont il m’arrive de rebattre les oreilles des incrédules ? Oui, n’est-ce pas ?
    Voici donc :
    “Ensuite je ne sais plus, j’ai un trou de mémoire. Je crois que les événements se sont précipités. Qu’on sache seulement que d’assis je me suis retrouvé couché sur le dos, qu’il n’était plus à côté de moi, mais sur moi, et que de paroles entre nous il ne pouvait être question, car il s’affairait à rendre la chose impossible à lui comme à moi.” »

    http://domi33.blogs.sudouest.com/archive/2007/12/20/deb-le-style-bordel.html

    Je n’ai jamais eu aucunes nouvelles de cet éditeur.

    (Heureusement j’ai trouvé il y a peu un autre éditeur — après environ 160 refus —, et j’espère être publié au premier semestre 2010).

  2. Félicitation à vous. Le principal n’étant pas de trouver un éditeur ? Votre but est atteint et tous les auteurs non édités doivent vous envier !
    Concernant le style, le principe est que les mots écris touchent les lecteurs car le but de l’écriture est tout d’abord d’être lu. But qui sera atteint pour vous très bientôt en étant publié.
    Merci pour votre commentaire qui me permet d’échanger sur le sujet 🙂

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