SANDAR LE PIRATE


Un conte…    Pour tous les enfants du monde…

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Dans la soirée, quand la mer se retire sur la petite plage de Tiaré, un monde extraordinaire s’ouvre à la vie. C’est sur une île, en plein cœur du Pacifique, là où le sable est si fin qu’il s’imprime dans vos mains, qu’habite Sandar, le crabe rouge. C’est un ancien pirate, à la carapace remplie de cicatrices qui a beaucoup voyagé.

Il est souvent grognon et on l’entend parfois râler mais il est attentif et respectueux de la nature.

Il s’active toujours à la nuit venue. Il creuse des tunnels sous le sable pour faire un passage à la mer. Dans ces moments là, il ne faut surtout pas le déranger.

Les autres locataires de la mer trouvent ce travail un peu ridicule mais n’osent pas le lui dire, de peur de se faire rabrouer.

Mesdemoiselles Bisette et Mordora, deux magnifiques étoiles de mer, l’une couleur pistache et l’autre couleur orange, trouvent que Sandar exagère. Il n’en a que pour son travail. A vrai dire, elles en sont un peu amoureuses, car elles aimeraient bien qu’il s’occupe un peu plus d’elles. Mais Sandar est indifférent et sourd aux charmes de ces demoiselles. Il a tant de travail ! Alors vexées, elles finissent par comploter contre lui : comment attirer son attention et se faire, l’une ou l’autre, épouser ?

Elles n’ignorent pas, comme toute la population alentour, que monsieur le crabe possède un trésor caché quelque part et elles voudraient bien en tirer profit en s’alliant avec lui.

Ce jour là, Sandar retire pour la énième fois une pelletée de petits cailloux blonds, lorsqu’il aperçoit Bisette et Mordora se dirigeant vers lui. Il se renfrogne aussitôt. Que lui veulent-elles donc ces deux mijaurées ? Il ne les aime pas beaucoup et les trouve même un peu collantes, mais il se retient de le leur dire, car il est toujours très poli. A peine arrivées près de lui, Mordora et Bisette se mettent à parler ensemble, ce qui produit une belle cacophonie. Il n’y comprend rien, s’énerve et se met à crier :

– Par Jupiter, taisez-vous donc !

Les deux étoiles de mer en restent la bouche bée.

– Ne parlez pas toutes les deux en même temps, bon sang !

Mordora prend alors la parole :

– Mignon Sandar, notre maison va disparaître sous le limon. Nous avons besoin de ton aide pour la désensabler !

Sandar n’a pas envie de leur rendre service, mais comment refuser sans paraître rustre.

– Bon… Je viendrais… Mais pas maintenant ! Il va faire bientôt jour et j’ai besoin de me reposer !

– Quand viendras-tu chez nous ?

– Demain soir, c’est promis !

A peine a-t-il le dos tourné que Bisette et Mordora battent des branches de satisfaction. Car elles ont un plan et la première partie de leur plan vient d’aboutir. Elles rejoignent leur domicile, un vieux bénitier abandonné qui menace de s’effondrer. Elles n’ont rien trouvé de mieux pour se protéger des roulis de la mer.

Comme prévu, le lendemain soir, Sandar Le Pirate débarque chez elles. Après quelques cercles autour du coquillage, il constate avec effarement que celui-ci n’est pas aussi ensablé que paraissent le dire les deux friponnes. Toutefois, sans protester, il s’affaire et enlève un peu de sable doré. Il creuse un petit fossé en se disant qu’ainsi, elles ne le rappelleront pas de sitôt. Il travaille énergiquement et l’eau devient vite toute vaseuse. Cette activité attire les curieux : Pistiche, un vieux mérou, nage jusque là pour flairer de plus près, un éventuel repas. Bisette et Mordora, qui ont peur des gros poissons, tremblantes, se terrent précipitamment jusqu’au plus profond du bénitier. Alors, tel un héros, Sandar le pirate intervient et d’un coup de pince bien placé, fait fuir le prédateur. Devant les cris d’admiration des deux étoiles de mer, il cède à l’orgueil et ne peut s’empêcher de parader. Il finit par se remettre au travail et le termine lorsque soudain il entend un long gémissement. S’approchant de l’ouverture du bénitier, il appelle :

– Sapristi, que se passe-t-il là dedans ?

Il n’y voit rien, pourtant les cris redoublent d’ardeur. Que faire ? S’il entre, il risque de ne jamais en ressortir car l’espace est vraiment très petit pour sa carapace et les piliers de bois qui maintiennent le coquillage grand ouvert, semblent fragiles. Les cris des étoiles de mer lui parviennent encore. Il ne peut tout de même pas les laisser là, sans aide. Ce n’est pas dans ses habitudes. Il explore l’intérieur du bénitier à l’aide de l’une de ses pinces, mais il ne perçoit toujours rien. Tout le monde sait que la pince d’un crabe est loin d’être sensible ! Il avance alors la tête, puis le corps. Il passe juste. Sa carapace rouge égratigne les bords abîmés du coquillage et grince sinistrement. Il entrevoie les deux étoiles de mer, terrées au fond du bénitier qui est vraiment très décrépi. Bisette et Mordora le regardent avec de grands yeux apeurés et elles, généralement si bavardes, ne pipent pas mot ! Il fait un effort supplémentaire, avance encore un peu.

– Bon sang de bonsoir, que vous arrive-t-il donc ?

C’est en apercevant le sourire sournois qui se dessine sur leur bouche, que soudain il comprend tout : il est tombé dans un piège ! Elles l’ont attiré là pour le coincer ! D’ailleurs, elles filent sans rien dire, par une faille qu’il n’avait pas vue puisqu’elles se tenaient devant, et par laquelle il ne passera jamais. Sans qu’il ait le temps de faire quoique ce soit, les piliers ploient et se brisent. Il se retrouve coincé à l’intérieur. De colère, il se secoue lourdement. Le bénitier bascule et s’enfonce encore plus dans le sable meuble. Le fossé qu’il a creusé tout à l’heure n’arrange pas les choses. Ah, les folles ! Ah, les saintes ni touches ! Il aurait dû comprendre leur manège, il aurait dû se méfier. Il a cédé à sa vanité et il n’a que ce qu’il mérite. Il tente encore d’envoyer l’une de ses pinces à travers la brèche du fond, mais comme l’endroit est étroit, il n’a aucune prise. Pour lui qui déteste être enfermé, c’est la panique :

– Sortez-moi de là, crie-t-il apeuré.

Bisette et Mordora savourent leur revanche.

– Tu nous dédaignes depuis longtemps, Sandar le Pirate, explique l’une.

– Cela t’apprendra, renchérit l’autre.

– Na na na nna nère ! Glougloutent-elles en chœur.

Elles se réjouissent à l’avance de savoir que Sandar va devoir mendier sa nourriture et qu’elles ne l’alimenteront que tant qu’elles le voudront bien. S’il est bien gentil avec elles et à condition qu’il leur dévoile l’endroit où il cache ses richesses, elles seront peut-être aimables avec lui !

Sandar ne comprend pas leur vengeance. Il connaît leur bêtise mais ne savait pas qu’elles pouvaient aussi être méchantes. Et pourtant il n’est pas né de la dernière marée ! Il cesse de se débattre car cela ne lui sert qu’à s’enfoncer davantage, au risque de mourir étouffé dans ce cercueil de nacre. Il peste, il enrage, mais rien n’y fait. Il va devoir à présent parlementer avec elles, jouer au plus fin et tenter de les amadouer.

Deux longues soirées s’écoulent, trop lentement au goût de Sandar. C’est une véritable torture pour lui : endurer ces deux mégères à longueur de nuit, écouter leurs sornettes, ne pas bouger alors qu’avant il ne restait jamais à sa place deux minutes, avaler des bouts d’algues qu’elles viennent lui offrir par l’un des trous, comme si c’était des friandises, tout cela est vraiment trop difficile. Car lui, il préfère les rebuts de la plage : glaces écrasées par-terre, biscuits émiettés, coquillages éventrés et têtes de poissons laissées par les pêcheurs du coin. C’est une horreur ce qu’elles lui donnent à manger !

Il essaye pourtant de garder la tête froide et plaisante avec elles afin de les mettre en confiance. « La vengeance est un plat qui se mange froid » pense-t-il pour se consoler. Il n’a pas encore de plan précis mais ne doute pas d’en trouver un bientôt. Quand Bisette part au marché, il flatte Mordora et quand Mordora s’en va à son cours de maintien, il charme Bisette. C’est un petit malin !

Les deux étoiles de mer savourent leur chance. Plus question de mariage bien sûr, mais qu’importe, elles pourront se partager le butin et il est, parait-il, très important ! Mais pour obtenir le trésor, il faut qu’elles arrivent à lui faire avouer où il le camoufle. Et pour l’instant, Sandar n’a toujours pas parlé ! A partir de ce jour, elles décident de ne plus le nourrir. D’ailleurs, elles doivent partir, afin de rejoindre un troupeau d’étoiles de mer. Chaque première lune, une grande réunion a lieu pour un concert étoilé et elles ne manqueraient pour rien au monde ce rassemblement. A leur retour, Sandar sera suffisamment affamé pour tout avouer ! Le régime de ces derniers jours, les affreuses algues, ne l’ont pas fait maigrir mais il a quand même l’estomac sur les pinces. Peut-on alimenter un crabe avec seulement quelques algues ? Il parlera, elles en sont persuadées ! Elles s’en vont donc avec confiance.

Dès leur départ et se croyant seul, Sandar se met à gémir :

– J’ai faim, j’ai faim, je donnerais mon royaume pour une tête de poisson !

Une langouste qui passait par-là, entend ses gémissements. Elle regarde par un trou dans le bénitier et aperçoit le crabe rouge :

– Qu’est-ce que tu as dit ? demande-t-elle étonnée.

– J’ai faim et je donnerais bien mon royaume pour une tête de poisson, répète-t-il.

– Si je te donne une tête de poisson, m’épouseras-tu ?

Car la langouste n’est pas moins sournoise que les étoiles de mer. Elle aussi a entendu parler du trésor et trouve que Sandar peut être un bon parti. Celui-ci regarde par l’une des failles afin de voir à quoi ressemble la langouste. Il hésite une seconde et soupire. Il a tellement faim et a-t-il vraiment le choix ?

– D’accord, décide-t-il enfin.

Le crustacé tourne aussitôt des antennes, à la recherche de nourriture.

– Attends, délivres-moi d’abord, crie le malheureux crabe.

Mais la belle a déjà disparu à l’horizon. Alors, Sandar Le Pirate prend vraiment peur. Les étoiles de mer pourraient ne jamais revenir et il ne sait pas s’il peut faire confiance à une langouste : on dit dans le pays qu’elles sont aussi capricieuses que les étoiles de mer. Alors, reviendra-t-elle ? Il s’endort, épuisé par la lutte continuelle qu’il mène contre le coquillage.

Un crissement le réveille en sursaut. La langouste est revenue ! Une joie indescriptible s’empare de lui : il va être enfin libre ! A proximité se trouve une tête de thon en attente d’être mangée. Et derrière la langouste, se tient une crevette avec un chapeau haut-de-forme et un costume queue-de-pie. Un large ruban orne sa poitrine, sur lequel on peut lire : « Marieur des mers ».

– Vite, vite, donne-moi à manger, s’impatiente Sandar.

– Auparavant, nous devons passer devant M. Le Noceur, réplique la langouste.

Tout à son obsession d’engloutir la tête de thon, Sandar n’hésite pas un instant. De toute façon c’est elle ou les deux mégères. Le choix n’est pas très vaste. M. Noceur bulle quelques minutes des phrases auxquelles il acquiesce et, sans plus de façon, le mariage est conclu. A l’aide de ses pinces, la langouste écarte le bénitier qui s’ouvre complètement. Sandar s’extirpe rapidement de là. Il peut enfin remuer les pattes. Il se jette sur la tête de poisson et la dévore goulûment.

C’est ainsi que Sandar Le Pirate se retrouva marié bien malgré lui. Il entraîna sa nouvelle épouse jusqu’à sa résidence, une grotte profonde et secrète. La dame découvrit à la place du trésor qui aurait dû s’y trouver, un amoncellement d’ordures peu attirant. Et oui ! Tous ceux qui pensaient que Sandar le crabe rouge, était riche, s’étaient bien illusionnés. Le crabe ramassait bien un tas de choses qu’il cachait le soir dans sa tanière, mais ce n’était que les détritus que les hommes rejettent régulièrement à la mer. En réalité, il ratissait systématiquement les fonds de l’eau pour préserver la nature. Notre crabe avait l’âme d’un écologiste. Adieu fortune ! Madame langouste pleura quelque temps sur le butin qui venait de se dissiper pareil à un nuage vaseux, mais les qualités de son mari le lui firent vite oublier. Et ces demoiselles les étoiles de mers regrettèrent d’avoir forcé la nature et envièrent longtemps le bonheur de la langouste.

Sur l’une, des plus belles plages du monde et en parallèle au monde des hommes, Sandar le pirate travaille toujours au bord de la mer. La tâche est rude, alors si un jour tu profites des bienfaits d’un coin de plage, pense à lui et n’oublie pas de ramasser les déchets de ton pique-nique.

FIN

® Nicole Calandra

Ce conte a été achevé le 20 août 2004

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